Ouvrieres du Textile 

Coudre, un métier de femmes

La production de vêtements est surtout affaire de femmes: les estimations chiffrent à 70% la part de la production mondiale qu’elles réalisent. Appréciées de leurs employeurs parce qu’elles seraient plus appliquées, elles forment surtout une main-d’œuvre bon marché et facilement exploitable.
Peu qualifiées – dans les régions où s’installent les industries textiles, moins de 50% des femmes ont accès à l’enseignement primaire  –, souvent jeunes, les ouvrières des fabriques de vêtements ne connaissent pas leurs droits, dépendent de leur maigre salaire et n’ont souvent pas d’alternative de travail.
Les employeurs se gardent bien de leur ouvrir de nouveaux horizons, comme l’explique une ouvrière d’Irish Fashions, à Shenzhen (Chine), qui produit notamment des vêtements de marque Ralph Lauren: «L’usine a divisé le travail de telle sorte que chaque ouvrière ne s’occupe que d’une partie du vêtement. Les propriétaires ne veulent pas que nous devenions bonnes dans la réalisation de l’ensemble. Ils craignent que nous ne demandions des salaires plus élevés ou que nous ne les quittions pour une meilleure place.»
Les postes d’encadrement et de direction sont occupés par des hommes. Les cas de harcèlement sexuel ou de viol ne sont pas rares. «Dans une usine où j’ai travaillé, un des superviseurs m’a demandé de sortir avec lui. Il m’a bien fait comprendre ce qu’il voulait. J’ai refusé. Le lundi suivant, quand je suis retournée au travail, il n’a pas voulu me laisser entrer dans la fabrique. Il m’a dit de m’en aller et de vendre mon corps dans la rue, parce qu’il n’y avait plus de travail pour moi dans l’entreprise», rapporte Estela de la République Dominicaine.

Conditions de travail: dans de sales draps

«Ils volent nos heures supplémentaires et déclarent aux inspecteurs du Ministère de l’emploi que nous restons le soir, de notre plein gré, pour nous exercer sur les machines...»
Une ouvrière d’une zone franche du Nicaragua

Les conditions de travail dans la production de vêtements sont souvent désastreuses, quels que soient le pays d’origine, la marque ou le distributeur. Tour d’horizon.

Des horaires XXL …

Les journées de travail dans les usines de vêtements ont une fâcheuse tendance à tirer en longueur. Durant la «saison noire», les mois où se préparent les articles d’été pour les pays du Nord, ou lors de commandes urgentes, le rythme peut devenir tout simplement infernal.
Les lois locales prévoient généralement au moins un jour libre par semaine, définissent le nombre de jours de vacances et limitent les heures supplémentaires. Pourtant, les semaines de travail sont interminables. Ainsi, dans l’usine You Li Fashion Factory à Shigang (Guangzhou, Chine), qui produit pour la marque Esprit, les ouvrières sont à l’œuvre en moyenne 93 heures par semaine. Sept jours sur sept, après l’horaire légal, le travail se poursuit durant la nuit, parfois jusqu’au lendemain matin.

… mais des salaires XXS

Les salaires sont aussi maigres que les horaires sont longs. Ils n’atteignent pas toujours le minimum légal. Les compensations pour heures supplémentaires ou travail les jours fériés sont rarement versées.
C’est d’autant plus préoccupant que le minimum légal ne couvre que rarement les besoins essentiels du travailleur et de sa famille. En Bulgarie, par exemple, le minimum légal – environ 180 FF par mois – suffit tout juste à payer les frais d’électricité. Les ouvriers d’Orfie, sous-traitant bulgare d’un fournisseur d’Adidas jusqu’en 1998, gagnent plus: environ 450 FF. Mais ce n’est pas encore suffisant au regard des besoins d’un ménage de quatre personnes estimés à 3150 FF.
Lorsque les travailleurs logent sur place et mangent à la cantine, les frais sont directement retenus. Cela représente parfois une ponction importante. Les ouvriers de l’entreprise Tung Tat Garment à Shilong (Dongguan, Chine), qui produisent pour l’exportation, doivent travailler 44 heures pour payer leur nourriture mensuelle (environ 55 FF).

Combien coûte réellement ce que nous achetons ?

De gros accrocs

«Un travailleur suspecté d’avoir volé quelque chose a été renvoyé. Le patron l’a forcé à sortir à quatre pattes sous les yeux de tous. S’il s’était levé, le patron aurait demandé à la sécurité de le frapper.»
Témoignage rapporté par Han Dongfang, syndicaliste chinois réfugié à Hong Kong

De nombreux rapports dénoncent les fréquentes entorses aux normes de sécurité: absence d’extincteur et de plan d’évacuation, mauvaise ventilation, hautes températures, forte teneur en fibres dans l’air, éclairage insuffisant, etc. Les rythmes effrénés et la longueur des journées de travail accroissent le risque d’accidents.
Lorsque le logement est prévu par l’entreprise, il est rarement un lieu de repos idéal: cantines trop petites, toilettes en nombre trop restreint, dortoirs bondés ou chambres suroccupées, parfois dans le même bâtiment que l’usine, ce qui est interdit dans bien des pays (notamment en Chine).
Malgré les obligations légales, beaucoup d’usines en Asie n’ont aucun service de santé. D’autres prévoient des visites médicales mais en limitent l’accès par une bureaucratie dissuasive. Les congés-maternités prévus ne sont généralement pas accordés et, en Amérique centrale, les femmes enceintes sont souvent renvoyées aux premiers signes de grossesse.

Menés à la baguette

Un manager taiwanais explique: «Les travailleurs viennent de villages éloignés. On ne peut avoir confiance en eux. Que faire d’autre qu’un management de style militaire? Les moyens les plus directs et les plus rudes sont les meilleurs.»
Et c’est ainsi que fonctionnent certaines fabriques, surtout en mains asiatiques: vexations, surveillance constante, fermeture des portes pendant le travail, interdiction de quitter les dortoirs durant le temps libre, retrait des papiers d’identité, menaces de renvoi et absence de contrat. Certaines fabriques interdisent même à leurs ouvrières de parler pendant le travail et infligent des «amendes» à qui transgresse cette règle. Ce système sanctionne aussi les retards ou les déplacements aux toilettes trop fréquents!

Motus et bouche cousue

Dans la production de vêtements, la consigne est claire: «Couds et tais-toi!»

Des droits aussi fondamentaux que ceux de choisir librement un syndicat, d’en fonder ou de négocier collectivement sont systématiquement violés. Les témoignages affluent du monde entier : affiliation obligatoire au syndicat officiel contrôlé par le gouvernement ou par les entreprises, interdiction de toute activité syndicale – en particulier dans les zones franches  –, mesures de rétorsion et renvoi des meneurs, diffusion de «listes noires» contenant le nom des syndicalistes. Ceux qui refusent malgré tout de se taire prennent de grands risques, d’autant plus que la protection légale est souvent insuffisante. En Indonésie, un travailleur peut par exemple être licencié pour «manque d’harmonie dans les relations de travail».
Les actes de dissuasion sont en augmentation et certains n’y vont pas de main morte: le président des employeurs du Bangladesh et d’autres directeurs n’hésitent pas à recruter des hommes armés. En juillet 1998, une syndicaliste de la World Fashion Garment Factory (Bangladesh) a échappé de peu à la mort, après avoir eu la gorge tranchée.
Au Zimbabwe, 13 000 personnes ont été renvoyées à la suite d’un mouvement général de grève. Pour être réengagées, elles ont dû renoncer à leur appartenance syndicale et accepter des contrats à la semaine. 70% des travailleurs de l’industrie textile au Zimbabwe sont désormais engagés sous ce statut précaire. Les cinq fournisseurs de C&A dans ce pays n’ont pas fait exception.

Coudre n’est pas un jeu d’enfant

Le Bureau International du Travail (BIT) estime à 250 millions les enfants de 5 à 14 ans qui travaillent actuellement dans le monde. Environ 10 % d’entre eux sont engagés dans les industries manufacturières d’exportation, principalement dans le textile et l’habillement.
Parce que les entreprises du vêtement recherchent une main-d’œuvre bon marché, des enfants sont engagés dans la production. Mais leur nombre est difficile à évaluer précisément: beaucoup travaillent à la maison, après l’école. Dans la sous-traitance à domicile, la pratique du salaire à la pièce incite souvent les parents à recourir à l’aide de leurs enfants.
Bien que les grandes marques et les distributeurs de vêtements se prononcent unanimement contre le travail des enfants, des cas sont régulièrement dénoncés. La réaction doit alors être mesurée. Le renvoi pur et simple de ces enfants risquerait de les mettre dans une situation plus difficile encore. Il faut rechercher des solutions qui soient à leur avantage, comme la mise en place de programmes de formation ou le remplacement des enfants travailleurs par des personnes de la même famille.

Benetton sur la sellette

En octobre 1998, alors qu’elle affichait partout une campagne pour les 50 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, Benetton s’est retrouvée au cœur d’un scandale sur le travail des enfants.
Des journalistes ont visité la fabrique Bermuda à Kagithane (Turquie), produisant pour Benetton. Parmi les employés, ils ont découvert des enfants. Dervis Kaplan, numéro deux du syndicat textile turc, affirmait alors: «Le scandale du travail des enfants ne touche pas que Benetton, mais aussi des marques comme Levi’s ou Reebok. Ces groupes étrangers viennent en Turquie parce que les coûts y sont très bas. Et ils le sont parce que les entrepreneurs locaux font, entre autres, usage de main-d’œuvre enfantine. Les industries européennes savent parfaitement ce qui se passe dans les fabriques. Les autorités turques aussi, mais elles font semblant de ne rien voir.»

Informations fournies par la branche suisse du Collectif de l'Éthique pour l'Étiquette