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LE$ MARCHÉ$ AVEUGLE$


Mémoire très personnel sur la ZLEA

par Michèle Laframboise

 

Petit success story d’introduction

Un jeune entrepreneur vous aborde. Jubilant, il vous explique que sa compagnie, partie de rien il y a trois ans, réalise maintenant des profits de plus de 2000 %, sur un " marché en pleine croissance ". Ému, vous lui serrez la main et lui demandez dans quel secteur il opère. Il vous répond fièrement: " Nous fournissons de la drogue de première qualité aux écoliers ".

Comme cet heureux entrepreneur, bien des multinationales citées en exemple ne trouvent sincèrement rien à se reprocher. C’est avec notre approbation muette qu’elles puisent dans les réservoirs de main-d’œuvre docile et sous-payée, main-d’œuvre maintenue dans une dépendance complète. Et avec l’encouragement légal de nos gouvernants qui multiplient courbettes, subventions et crédit d’impôt pour que l’une d’elles daigne s’établir chez nous.

Enfer de la pauvreté et paradis fiscal

Qui sera vraiment libre dans la future Zone de libre-échange des Amériques? Nos gouvernants, susceptibles d’être poursuivis en justice s’ils ne déroulent pas le tapis rouge aux investisseurs étrangers? Les travailleurs, qui devront renoncer à leurs droits acquis dans l’espoir d’un emploi? La population, libre de consommer les yeux fermés, sans rien dire?

Comme disait un PDG en entrevue: "Je définirais la mondialisation comme la liberté pour mon groupe d'investir où il veut, le temps qu'il veut, pour produire ce qu'il veut, en s'approvisionnant et en vendant où il veut et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matières de droit du travail et de conventions sociales."(1) Jusqu’où nos chefs de gouvernement iront-ils pour réduire ces "contraintes"?

Réduire les entraves au commerce signifie de facto niveler par le bas la protection de l’environnement et les services sociaux. Depuis la mise en place des accords de libre-échange avec les États-Unis et le Mexique, que voit-on? Coupures massives dans la santé et l’éducation, stagnation des salaires, hausse des prix, réduction de la lutte à la pauvreté, mais radicalisation de la lutte aux pauvres… Qui sont les vrais parasites : les démunis cherchant en vain du travail ou les spéculateurs qui ne créent rien, surtout pas des emplois ?

On dit la mondialisation inévitable, mais doit-elle se faire d’une seule façon, dirigée par des marchés aveugles? Curieux de voir le rêve de village global se transformer en mondialisation sourde aux besoins humains. Lorsque pouvoir et capitaux seront concentrés entre quelques mains, la démocratie sera devenue un souvenir. Un paradis fiscal à la taille de la planète, géré par des hommes d’affaires à courte vue, ça vous intéresse?

La volonté absente

Devant ce sommet perdu dans les brumes, on remarque une étrange absence de volonté face aux maux déjà engendrés par la mondialisation : enfer de la pauvreté contre paradis fiscal. Ces problèmes ont pourtant des solutions concrètes et applicables… à condition que toute la liberté ne soit plus concentrée entre les mains d’un happy few. Groupe restreint qui ne manque ni d’argent ni de porte-parole pour aligner ses objections à un infime pourcentage prélevé sur les transactions financières, redirigée vers l’aide aux citoyens. "On ne peut pas!" clament-ils.

En plus de dompter les Bourses et de décourager les spéculateurs parasites, cette taxe Tobin (2) permettrait de donner, aux pays sources de main-d’œuvre et de cultures bon marché, les moyens de hausser leurs exigences environnementales et sociales.

La conquête de l’espace est la preuve éclatante que rien ne résiste à la volonté humaine, avec un effort concerté de coopération internationale. On veut envoyer des gens sur Mars? Qu’à cela ne tienne, cela coûtera vingt, trente ou cent milliards de dollars aux gouvernements, qui couperont dans les programmes sociaux.

Pourtant, un enfant mal nourri, négligé, qui n’arrive pas à se concentrer à l’école, pourra difficilement participer à la belle aventure spatiale… sinon comme consommateur de babioles fabriquées au Tiers-Monde! Pour avoir la "chance" de devenir de brillants entrepreneurs, artistes ou scientifiques, les jeunes ont besoin d’un minimum de soutien. Qui, de tous ceux présents à Québec, se préoccupe de contrer ce gaspillage de cerveaux?

Dans ce contexte, il est fort inquiétant d’entendre le ministre Pettigrew assurer que le Sommet de Québec n’abordait " que " les aspects sociaux de la mondialisation… Aspects secondaires qui ne valaient pas la peine d’être traduits à temps…Au cours de longs mois de préparation de ces accords, il a ignoré les demandes des groupes sociaux, alors qu'il tatait largement le pouls des milieux d’affaires.

Pourquoi ce silence sur les enjeux du Sommet pendant la campagne électorale hâtive de l’automne dernier? Aucun représentant des citoyens n'était invité à défendre nos droits démocratiques. Bien sur, le sommet accouche d'une timide clause démocratique, une bouillie de bonnes intentions sans réelle portée politique.

Pays démocratiques: un gouvernant multiplie chez lui prisons et barrières tarifaires, en plus de renier ses engagements signés (3). D'autres bâillonnent les droits humains dans leur pays. L'un se vante presque des bas salaires qui attitrent les entreprises dans ses "zones franches". L’hôte a démontré en 1982 ses talents de négociateur nocturne pour contourner un représentant élu (4). Clairement, l'exercice de la démocratie consiste à mettre les citoyens devant le fait accompli...

Les yeux ouverts

Premiers concernés par les décisions prises derrière des portes closes, nous, citoyens dépourvus de portefeuilles d’actions, n'avons jamais eu accès aux documents de préparation du Sommet des Amériques. Nous ignorons encore quel recours démocratique sera encore possible dans la ZLEA... D’ailleurs nous ignorons s’il restera encore des emplois décents dans dix ans…

Pour anéantir les droits démocratiques contre les monopoles qui se forment, les chefs d’état et chefs d’entreprise comptent sur la complicité des marchés aveugles… Mais qui compose le marché, cette entité toute-puissante? Nous tous. Les acheteurs, travailleurs, créateurs. Nous ne serons plus des consommateurs aveugles et dociles.Nous questionnerons sans relâche la provenance des produits, par quelle multinationale, dans quel pays, par quelles mains ont-ils été fabriqués ou assemblés, jusqu’à obtenir satisfaction. Nous délaisserons les "grandes marques" qui font travailler hommes, femmes et enfants des sweatshops dans des conditions qu’on ne tolérerait pas au Canada. Le salaire de ces ouvriers vaut à peine la moitié de 1 % du prix payé sur une paire de chaussures sport, par exemple. Nous achèterons préférentiellement des produits faits dans la dignité, quitte à acheter moins.

Si la ZLEA n’intègre pas les droits humains et les coûts environnementaux dans les coûts de production, nous l'y forcerons. La propagande des monopoles ne fait qu’accentuer un sentiment d’impuissance face à la mondialisation mercantile. Au contraire, l’information sur ses enjeux réels nous rend capable d’interroger, de choisir, d’agir.

Lorsque le salaire minimum sur toute la planète sera haussé à un niveau décent, de pair avec les droits et la dignité, où les multinationales déménageront-elles leurs usines?

Sur Mars?

 FIN

 

Notes

(1) Percy Barnevik, président de la firme ABB, dans une entrevue publiée par le Times, 1995

(2) James Tobin, prix Nobel de l'économie, proposa en 1972 le modèle théorique d'une taxe de 0.1 % sur les transactions des devises pour contrer l’instabilité financière et la volatilité du marché.

(3) Accord de Kyoto sur la diminution des gaz à effets de serre, 1993, signé par les USA

(4) Lors du rapatriement de la Constitution en 1982

(5) Par exemple, lors du récent Sommet très privé des dirigeants d’entreprises à Davos (Suisse).

(6) Décomposition du prix d’une paire de baskets réalisées en Indonésie pour la compagnie Nikes

Page créée le 3 mars 2001
Modifiée le 17 mai 2001